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"Syrie, le début d'un dialogue"

JDD

24/02/2013

Billet du jour

DECRYPTAGE – Alors que l'opposition syrienne réfléchit à ouvrir des discussions avec le régime de Bachar el-Assad, la capitale Damas a connu jeudi ses attaques les plus meurtrières depuis le début du conflit, il y a deux ans. Ces évènements auront-ils une influence sur la possibilité d'une issue politique à la crise? Eléments de réponse. Les attentats les plus meurtriers à Damas

La capitale syrienne n'avait pas connu des attaques aussi meurtrières, en deux ans de conflit. Jeudi, une série d'attentats a fait plus de 80 morts à Damas, selon l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH). L'action semble être coordonnée et a visé des lieux stratégiques : la principale explosion survenue près de l'entrée du siège du parti Baas, au pouvoir depuis 1963, a fait 61 victimes tandis qu'un triple attentat a frappé les sièges des services de sécurité, tuant au moins 22 personnes. "Ces attaques touchent le cœur du système, et sont très significatives de la manière dont la rébellion est organisée, même si on ne sait pas encore qui est derrière ces attentats", explique au JDD.fr Agnès Levallois, journaliste et politologue spécialiste de la région.

Après ces évènements, le régime de Bachar el-Assad a accusé des "groupes liés à Al-Qaïda". Ces derniers mois, des attentats qui avaient également frappé d'autres bâtiments officiels à Damas ont été revendiqués par des djihadistes du Front Al-Nosra. L'opposition politique a quant à elle évoqué une attaque "terroriste", sans désigner de responsable. Mardi, pour la première fois depuis le début des révoltes, en mars 2011, deux obus de mortier sont tombés près de l'un des trois palais présidentiels. Cette fois, c'est l'Armée syrienne libre (ASL), la principale composante de la rébellion, qui a revendiqué ces tirs. Quel impact sur une issue politique?

Face à ce regain de violences, le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-Moon, a réaffirmé cette semaine qu'une solution politique "est la seule issue au conflit". Contacté pour leJDD.fr, Jean-Paul Chagnollaud, directeur de l'institut de recherche et d'études Méditerranée Moyen-Orient (Iremmo), estime que la "situation peut continuer de pourrir encore longtemps". Pour autant, estime le professeur de Sciences politiques, "il y a un lien très fort entre un éventuel retour du politique et la situation sur le terrain" : "Plus il y aura des coups forts portés au cœur du pouvoir, plus on a de chance de voir la situation évoluer en faveur de l'opposition. Le régime ne bougera que s'il est vraiment en très grande fragilité."

Réunie jeudi et vendredi au Caire, en Egypte, la coalition de l'opposition syrienne a récemment infléchi ses positions. Son leader, Ahmed Moaz al-Khatib, souhaite entamer des discussions avec des représentants du régime n'ayant pas "de sang sur les mains". Mais un tel dialogue nécessiterait d'abord un départ de Bachar el-Assad. "Il y a une ébauche de dialogue, mais de nombreuses contradictions persistent au sein même de la coalition d'opposition", analyse Jean-Paul Chagnollaud. Sa principale composante, le Conseil national syrien, refuse en effet toute discussion, et a redit son attachement à la "révolution". De son côté, le régime s'était lui aussi dit prêt à dialoguer, mais sans "conditions préalables". Agnès Levallois, elle, est beaucoup plus prudente quant à la capacité du pouvoir syrien à s'ouvrir. "Le régime n'acceptera pas de dialoguer même - et peut-être surtout - après de tels évènements à Damas, ce serait un aveu de faiblesse pour lui. Il a encore l'impression qu'il va pouvoir l'emporter avec le temps ", déclare la spécialiste.
La Russie reste au centre du jeu

La communauté internationale est, elle aussi, toujours divisée sur la question syrienne. En témoigne ce nouveau désaccord jeudi soir au Conseil de sécurité de l'ONU, qui reste depuis le début du conflit paralysé sur ce dossier. Les 15 membres n'ont pas réussi à s'entendre sur le texte d'une déclaration réagissant aux attentats de Damas. La Russie, dernier soutien de la Syrie, et les Etats-Unis se renvoient la responsabilité de cet échec.

Si toute solution diplomatique reste bloquée, Moscou a néanmoins fait dernièrement des gestes d'ouverture, en acceptant de rencontrer au début du mois l'opposant Ahmed Moaz Al-Khatib. La date n'a pas encore été fixée, mais elle aura lieu peu de temps après la venue dans la capitale russe du chef de la diplomatie syrienne, Walid Mouallem, prévue la semaine prochaine. "Il est temps de mettre un terme à ce conflit long de deux ans", a assuré mercredi le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, assurant voir des "signaux positifs" dans cette volonté de dialogue. Le mois dernier, le Premier ministre Dmitri Medvedev avait quant à lui assuré que "les chances de Bachar El-Assad de rester au pouvoir s’amenuisaient". "On sent une velléité d'inflexion, mais cela n'a rien donné de concret pour l'instant. La Russie a fondamentalement besoin qu'on la reconnaisse comme une grande puissance. Lorsque ce sera fait, ce sera un tournant", pense Jean-Paul Chagnollaud.
L'Union européenne impuissante

Divisée, l'Europe peine à se faire entendre. Les 27 ministres des Affaires étrangères de l'UE avaient jusqu'à la fin du mois pour assouplir ou lever l'embargo sur les armes à destination des rebelles. François Hollande, qui avait reconnu en premier la coalition syrienne, avait d'abord jugé que la question devait se poser avant de se prononcer début février contre sa levée. Au final, l'embargo a été légèrement assoupli en début de semaine, Bruxelles pouvant maintenant fournir "un soutien non létal plus important". Pour le reste, les Etats-membres de l'UE se donnent trois mois supplémentaires pour régler leurs divergences. "L'UE est dans une posture d'attentisme sur tous les dossiers importants", regrette Jean-Paul Chagnollaud, qui plaide pour un envoi avec "prudence" d'armes aux rebelles. Malgré le risque qu'elles peuvent se retrouver aux mains des groupes islamistes. "Plus la situation se dégrade, plus cela permet aussi aux djihadistes de s'installer dans le chaos. Encore une fois, l'Union passe à côté de l'Histoire", ajoute le spécialiste. Agnès Levallois partage cet opinion : "On dit qu'on va aider l'opposition pour renverser le régime de Bachar, et on ne lui en donne pas les moyens, il faut savoir ce qu'on veut… C'est d'un cynisme absolu."

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