NEWS

Egypte/Palestine

Libération

14/07/2014

billet

Le périlleux silence du Caire

Al-Sissi est sensible à la cause palestinienne mais sa croisade anti-islamiste lui interdit tout soutien au Hamas.

PAR JENNA LE BRAS Libération 14 juillet 2014

«Il n’y a pas de médiation à proprement parler.» L’annonce, froide et cinglante, faite par le porte-parole des Affaires étrangères égyptien, Badr Abdel Laty, a finalement mis un terme la semaine dernière aux tergiversations autour d’une possible intervention du Caire dans le dossier israélo-palestinien. Un refus sans précédent, qui a provoqué un coup de tonnerre sur la scène diplomatique internationale, alors qu’il se murmurait que le pays travaillait activement en sous-main à un apaisement des esprits. Frontalière de Gaza, l’Egypte, premier pays arabe à avoir signé un traité de paix avec Israël en 1979, a pourtant souvent joué les médiateurs entre l’Etat hébreu et le Hamas. Mais, cette fois, elle a décidé de rester muette, se contentant d’appeler les deux camps au calme.

Haine. Derrière ce silence inattendu, un homme : Abdel Fatah al-Sissi. Depuis son accession au pouvoir, la position du Caire sur Gaza, étroitement liée au Hamas et donc aux Frères musulmans, a radicalement changé.

Le nouveau régime militaire a porté un coup fatal à l’organisation en fermant et en démolissant des centaines de tunnels de contrebande utilisés pour transporter des marchandises dans la bande de Gaza, sous blocus israélien depuis 2006. Raisons invoquées par les autorités : les taxes appliquées par le Hamas sur les biens de première nécessité passant par ses tunnels et, surtout, l’utilisation de ces passages humanitaires, illégaux mais jusqu’à présent tolérés, pour faire transiter des armes et exfiltrer des criminels recherchés.

Une position qui tranche avec celles des prédécesseurs d’Al-Sissi car, contrairement aux idées reçues, la politique de Mohamed Morsi, issu de la confrérie et à qui l’on prête des liens très étroits avec le Hamas, n’était en fait guère éloignée de celle de Moubarak, personnellement investi dans les processus d’apaisement et les médiations entre le Fatah et le Hamas, à la fin des années 2000. C’est d’ailleurs l’islamiste Morsi qui, lors de l’opération «Pilier de défense», en novembre 2012, avait joué un rôle pivot dans le retour au calme.

En proie à une haine délirante envers les Frères musulmans, le nouveau pouvoir égyptien préfère aujourd’hui ne pas se mêler de ce qui se passe à Gaza. Une position difficile à tenir pour Al-Sissi qui, par ailleurs, a repris à son compte la position historique de défense de la cause palestinienne : «Mahmoud Abbas [président de l’Autorité palestinienne, ndlr] était présent à la cérémonie d’investiture d’Al-Sissi», note Agnès Levallois, ancienne responsable du bureau monde arabe à la délégation aux affaires stratégiques du ministère de la Défense. Cependant, après trois ans d’instabilité politique et économique, l’équilibre du pays est la priorité. «L’Egypte ne s’est pas, à proprement parler, retirée du dossier israélo-palestinien, mais elle a d’autres préoccupations, affirme Agnès Levallois. Elle n’a plus le même poids et, surtout, elle fait passer ses propres intérêts avant ceux de la cause palestinienne.» Et si, traditionnellement, Le Caire a toujours voulu jouer un rôle, «il s’est fait voler la vedette par le Qatar qui, porté par les bouleversements dans la région en 2012, a permis un accord interpalestinien».

Dans le même temps, l’ex-maréchal Al-Sissi semble se satisfaire de l’affaiblissement du Hamas, mouvement qu’il a interdit en début d’année, le soupçonnant d’avoir collaboré à des attentats sur le sol égyptien. «Al-Sissi a la volonté d’assécher le Hamas en coopérant, discrètement, avec Israël, note Frédéric Encel, docteur en géopolitique. Il sait que la condition sine qua non du maintien des aides des Etats-Unis, déjà mis en péril par la répression [en Egypte], passera notamment par là.»

Cette crise de Gaza a donc valeur de test pour le nouveau président, «quant à sa capacité à redonner une place à l’Egypte sur la scène régionale». D’autant plus que la population, influencée par la propagande anti-Frères, est bien moins encline qu’auparavant à soutenir le Hamas, malgré son attachement à la cause palestinienne.

«Cauchemar». Al-Sissi joue un jeu d’équilibriste, jonglant entre les déclarations de pure rhétorique diplomatique et les gestes de soutien aux Palestiniens. Jeudi, il a notamment accepté de rouvrir le poste frontalier de Rafah pour permettre le transfert de blessés dans des hôpitaux du Sinaï.

Une prise de position risquée, alors que l’Egypte peut craindre une escalade de la violence qui aurait des conséquences sur son sol. «Si une guerre éclate, le risque majeur est une dégradation des rapports avec Israël, mais surtout, et c’est le cauchemar d’Al-Sissi, l’infiltration dans le Sinaï égyptien de militants islamistes radicaux», explique Frédéric Encel. Quant aux dirigeants du Hamas, ils savent d’expérience que chaque épisode de violence permet à terme d’ouvrir de nouvelles discussions en faveur des Territoires palestiniens, sur l’assouplissement du contrôle des tunnels d’approvisionnement et l’application des cessez-le-feu.

Retour