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Arabie Saoudite / Iran

L'Orient le Jour

16/01/2016

Billet

Article publié dans l'Orient le jour le 16 janvier 2016

Un bloc sunnite au Moyen-Orient : mythe ou réalité ?

Si la majorité des pays dits sunnites soutient l'Arabie dans son escalade avec l'Iran, ils le font à des degrés différents et pour diverses raisons.


L'exécution du cheikh saoudien Nimr Baker al-Nimr et l'escalade irano-saoudienne qui en a découlé ont une nouvelle fois confirmé la polarisation du Moyen-Orient entre sunnites et chiites.

Pour contrer son rival iranien, l'Arabie saoudite tente de réunir ses partenaires régionaux au sein d'un bloc sunnite dont elle prendrait la tête. Cette stratégie, mise en place après l'arrivée au pouvoir du roi Salmane, avait été testée sur le terrain au moment de l'intervention de Riyad au Yémen. La réunion d'une coalition regroupant toutes les grandes puissances sunnites de la région avait confirmé le rapprochement des puissances sunnites, notamment entre Riyad, Doha et Ankara. Mais le manque d'implication des partenaires de Riyad dans l'effort de guerre avait montré les limites de cette stratégie.

Presque un an plus tard, la logique est exactement la même. À la réunion extraordinaire regroupant les ministres des Affaires étrangères du Conseil de coopération du Golfe (CCG) le samedi 9 janvier, puis au sommet de la Ligue arabe le lendemain, Riyad a pu mesurer la solidarité de ses alliés. Si ces assemblées ont donné l'impression d'une unité au sein du bloc sunnite, quelques voix se sont timidement démarquées par rapport au discours dominant. Alors que de nombreux pays africains ont largement apporté leur soutien à Riyad en rompant toute relation diplomatique avec l'Iran, Oman, le Qatar et même les Émirats arabes unis ont décidé de maintenir des liens avec la République islamique, tout en dénonçant son attitude. Par ailleurs, la Turquie, avec qui l'Arabie saoudite partage des intérêts communs en Syrie, s'est délicatement démarquée par son appel au calme.

Dépendance et défiance

Pour obtenir le soutien de ses alliés, Riyad peut s'appuyer sur ses revenus pétroliers et sur son statut de gardien des lieux saints. Les pétrodollars saoudiens ont d'ailleurs permis de maintenir à flot l'économie nationale de plusieurs pays comme le Soudan, Djibouti ou l'Érythrée. La solidarité des pays du Golfe vis-à vis de Riyad s'explique quant à elle par un soutien politique et militaire historique. Lorsque le 14 mars 2011 les troupes saoudiennes entrent en territoire bahreïni pour aider le pouvoir en place face à de violentes manifestations, Riyad assoie un peu plus son leadership sur ses voisins du Golfe.

Cependant, dans la discrétion feutrée caractérisant les relations des pays du Golfe, il semble persister une certaine défiance entre Qataris, Koweïtiens et Émiratis d'une part, et Saoudiens de l'autre. Pour Marc Lavergne, chercheur au Gremmo, il existe « des rivalités historiques aussi bien sur le plan religieux que politique ». Le Qatar, par exemple, « cherche à exister coûte que coûte » face au royaume wahhabite. Concernant les autres pays du bloc sunnite, comme la Jordanie, l'Égypte ou les pays africains, Marc Lavergne souligne le « rapport de domination qui existe entre les Saoudiens et leurs alliés. Les pays alliés fournissent de la main-d'œuvre à l'Arabie saoudite, tandis qu'en retour les Saoudiens se déplacent dans ses pays pour du tourisme, parfois sexuel », précise-t-il. Ce rapport de supériorité et de domination entre Riyad et beaucoup de ses alliés pourrait donc créer un esprit de défiance de la part de ces derniers.

Intérêts nationaux

Agnès Levallois, professeur à Sciences-Po à Paris et spécialiste du Proche-Orient, souligne quant à elle que si les conséquences politiques de la montée des tensions irano-saoudiennes seront minimes au sein dudit bloc sunnite, les répercussions économiques pourront peser dans la balance de nombreux pays sunnites entretenant des liens commerciaux étroits avec Téhéran. Cela expliquerait le jeu actuel du sultanat d'Oman, qui cherche à rester neutre, tout comme les appels au calme d'Ankara. Pour Mascate, qui entretient des rapports commerciaux poussés avec l'Iran (plus d'un milliard de dollars en 2015), suivre l'Arabie saoudite à tout prix aurait des conséquences catastrophiques. L'exploitation commune du champ gazier de North Dome entre le Qatar et l'Iran inciterait également Doha à se montrer prudent dans cette montée des tensions.

Pour Agnès Levallois, il existe tout de même une peur commune « en partie fantasmatique » de la poussée de l'expansionnisme iranien. Cette peur pousserait de nombreux pays à se méfier naturellement de Téhéran, et donc à s'allier à Riyad. Mais cela reste, comme le souligne Marc Lavergne, une « simple alliance de circonstance, le bloc sunnite n'existant pas ». Cette logique s'appliquerait pour les pays du Machrek, alors que ceux d'Afrique seraient plus touchés par une volonté de conserver les financements saoudiens. C'est le cas de l'Égypte, pour qui ce soutien permet de garantir une relative paix sociale, mais qui reste plus soucieuse de ses problèmes intérieurs que d'une éventuelle crise avec l'Iran.

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