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Arabie saoudite / Qatar

L'Obs

07/06/2017

Billet

Interview accordé à l'Obs

La mise au ban du Qatar, accusé de soutenir le "terrorisme", par l'Arabie Saoudite et ses alliés, (Bahreïn, Emirats arabes unis et Egypte) trouve un écho particulièrement fort en France, terre d'investissements privilégiée de l'émirat sous les quinquennats de Nicolas Sarkozy et François Hollande. Le vice-président du Front national, Florian Philippot, premier pourfendeur du Qatar en France, s'est engouffré dans la brèche, et a demandé à la France d'imiter les trois Etats du Golfe et l'Egypte et de rompre à son tour avec le Qatar. L'ancien allié de Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan a également réagi sur Twitter : "Si le soutien du Qatar au terrorisme est avéré, les liens étroits d'une partie de notre classe politique avec cet Etat seraient gravissimes."

Interrogé lors d'un point presse sur l'éventualité que la France revoit ses liens avec le Qatar, le ministère des Affaires étrangères a botté en touche, ménageant ses deux partenaires dans la région, insistant sur la nécessité d'une "intégration régionale qui constitue un gage de stabilité", et le règlement des "tensions actuelles" "par le dialogue". "Le ministre Jean-Yves Le Drian recevra aujourd'hui son homologue saoudien et s'entretiendra par téléphone avec son homologue qatari", a précisé le Quai d'Orsay sans autre commentaire.

Agnès Levallois, vice-présidente de l'Iremmo (Institut de recherche et d'Etudes Méditerranée Moyen-Orient), consultante et spécialiste du Moyen-Orient, estime que les conséquences de cette crise dans la péninsule persique sur la France seront limitées. Interview.

La rupture des liens diplomatiques entre l'Arabie saoudite, ses alliés et le Qatar peut-elle nuire à la France ?

Les conséquences sont limitées. Les relations entre la France et le Qatar ont toujours été très bonnes et anciennes. Le premier accord d'armement signé entre les deux pays date de 1980 avec la vente de plusieurs Mirage et la France est devenue rapidement le fournisseur de 80% des équipements militaires du Qatar. La coopération de sécurité et de défense formalisée en 1994 par un accord de défense, est par ailleurs l'un des piliers les plus anciens de la relation bilatérale.
Cette relation s'est renforcée sous la présidence de Nicolas Sarkozy avec l'idée de faire venir des investissements qataris, car la France avait plus de mal à attirer les Saoudiens. On a ainsi vu les Qataris prendre de grosses participations dans de grandes entreprises françaises.
Cette relation privilégiée, qui devait assurer des retombées économiques devait permettre, en contrepartie, à la France de continuer à vendre de l'armement. De son côté, pour le Qatar, c'était l'occasion de se démarquer de son grand voisin, lié aux Etats-Unis.
Cette relation a été remise en question par François Hollande. Ce dernier a tout misé sur l'Arabie Saoudite, prenant le contre-pied de ce qu'avait fait Nicolas Sarkozy. Il voulait sortir du "tout Qatar", a fait plusieurs déplacements en Arabie Saoudite avec l'idée, raisonnable, de dire que le marché saoudien était beaucoup plus intéressant que le marché qatari sur le long terme. L'Arabie Saoudite, quoi qu'on en pense, quoi qu'on fasse, reste un partenaire 100 fois plus important que ne le sera jamais le Qatar en dépit de l'argent dont il dispose.
Ce rééquilibrage n'a pas empêché la France de signer un gros contrat avec le Qatar sur les Rafale en 2015. Rien n'a affecté la relation franco-qatari, du moins, dans le domaine de l'armement.

Les investissements qataris en France peuvent-ils être fragilisés par cette crise ?

La question que je me pose, mais je n'ai pas la réponse, c'est : "Est-ce que l'Arabie Saoudite, dans la logique dans laquelle elle est actuellement qui est de mettre le Qatar à genoux, va exiger de ses partenaires -dont la France-, qu'ils choisissent entre le royaume et l'émirat ?" Va-t-il y avoir un chantage économique de la part de l'Arabie Saoudite, pour qu'ils rompent leurs relations commerciales avec le Qatar ? Une pression sur les entreprises françaises ? Si la crise entre les deux pays dure et si le Qatar continue à résister et n'accepte pas le cadre que lui impose l'Arabie Saoudite, je ne l'exclus pas.

Le Qatar pourrait-il être affaibli s'il perdait des parts de marché en France ?

On a beaucoup dit que le Qatar avait "acheté la France", mais il faut relativiser : en terme de montant, les investissement qataris en Grande-Bretagne et en Allemagne sont bien plus lourds et plus significatifs. Pour exister, ce petit Etat fragile s'est construit plusieurs "assurances-vie" économique. Si un Etat le lâche, il ne se retrouve pas seul.

Le ministre de la Justice, François Bayrou, reprenant une promesse de campagne d'Emmanuel Macron, a indiqué mardi qu'il souhaitait remettre en cause la convention fiscale accordée par Nicolas Sarkozy à Doha et qui permet au Qatar et ses entités publiques d'être exonérés d'impôts sur les plus-values immobilières. Cette crise sera-t-elle l'occasion pour la nouvelle présidence de remettre en cause cette relation privilégiée ?

Emmanuel Macron a, en effet, était très clair : il a dit vouloir faire une évaluation critique des relations entre les uns et les autres. On peut parier en effet, que ce sera l'occasion de remettre les relations à plat et de mesurer nos intérêts.

Est-ce pour cette raison que la France n'a pas fait de déclaration officielle sur cette crise qui ébranle la région ?

La France n'a pas intérêt à s'en mêler et à faire des déclarations tonitruantes. C'est une affaire qui concerne le Conseil de coopération du Golfe (CCG). Cela ne veut pas dire que la France ne doit pas parler avec les uns et les autres, elle a quand même son mot à dire, mais en terme de capacité à agir sur les acteurs, elle ne fait pas le poids face aux Etats-Unis.
En revanche, si on laisse la situation telle qu'elle évolue aujourd'hui dans le Golfe avec le rejet total de l'Iran et cette crise avec le Qatar, on ne va pas vers une stabilisation de la région, bien au contraire. Ce front anti-Iran, poussé par les propos de Donald Trump lors de son voyage en Arabie Saoudite, devrait contraindre les Européens à jouer un rôle pour rééquilibrer la situation et intégrer l'Iran dans le jeu diplomatique. Car exclure l'Iran, au profit de l'Arabie Saoudite, nous mènera droit dans le mur.

Propos recueillis par Sarah Diffalah

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